23 janvier 2026
La parole à Légumes Project

Le sol, c’est le placenta de l’humanité

« Le sol c’est le placenta de l’humanité » nous dit Marc-André Selosse, professeur-chercheur au muséum national d’Histoire naturelle. Il est souvent invité au CNRS de Roscoff où il a réalisé certains stages d’été en tant qu’étudiant dans les années 90.

Grand observateur du vivant, « il tâte du réel » en arpentant les forêts, les grèves, les campagnes, les cultures, les sols de toute la France et Navarre. Fin connaisseur des sols et de leurs interactions, il enseigne la microbiologie, l’écologie et l’évolution. Ainsi, son amour pour ce qu’il découvre le pousse à partager avec talent son savoir. Auteur entre autres de : Jamais seul, L’origine du monde, Les goûts et les couleurs, il éclaire nos questionnements et révèle les liens qui nous relient au sol. Nous avons depuis la nuit des temps une relation intime et indéfectible avec le sol, source de richesse et d’abondance.

Se reconnecter au sol : pourquoi ?

Toutefois, lorsqu’on vit et travaille en ville, il peut sembler difficile de se sentir connecté à la terre. De plus, dans notre culture occidentale, le sol est très déprécié : « ne joue pas avec la terre, c’est sale », « c’est un cul-terreux ». Déjà, pendant la Renaissance, les légumes « vulgaires » étaient ceux qui poussaient dans la terre comme les navets, oignons, betteraves, destinés aux pauvres ou aux paysans, alors que les plantes aériennes, montant vers le ciel, plus raffinées, étaient consommées par la cour.
Marc-André Selosse nous renseigne : « les mots humus et humain viennent de la même racine latine » : terre fertile pour le premier, ce qui vient de la terre pour le second. Chaque aliment que nous consommons vient du sol et nous construit : « le squelette est extrait des sols ». Autrement dit, sans terre fertile, nous ne pouvons plus nous nourrir ; nos vies dépendent de 15 à 20 cm de terre arable !

Sous nos pieds, un monde invisible

Néanmoins, le sol reste une énigme, il ne révèle rien à nos yeux, tout est enfoui, caché et invisible.
Sentez, la terre respire ! Après la pluie, la géosmine, cette molécule produite par les bactéries pour attirer les insectes afin qu’ils disséminent les spores de champignons, mélangée à d’autres composés du sol produit une odeur appelée pétrichor — du grec pétra = pierre + ichor = sang des dieux —. À cet instant, vous êtes en relation directe avec les bactéries qui composent la richesse du sol. Lorsqu’on apporte de la matière organique — par exemple du fumier de cheval —, les micro-organismes du sol la décomposent. En la « respirant », ils transforment une partie du carbone en CO₂, qui est relâché dans l’atmosphère, tandis qu’une autre partie est stabilisée dans le sol sous forme d’humus.

Sous nos pieds, sur un hectare de sol, c’est un cortège de « 5 tonnes de bactéries, 5 tonnes de racines et 1,5 tonne d’animaux », martèle Marc-André Selosse. La fertilité repose en partie sur cette faune étonnamment diversifiée, organisée par taille par les scientifiques.

Interactions et symphonies souterraines

Les vers de terre semblent être les plus connus. Certaines espèces plongent profondément après avoir ingéré de la matière organique en décomposition, avec les microbes qui la décomposent, un peu de minéraux (parce qu’ils n’ont pas de dents), de l’argile (pour protéger leur tube digestif) : c’est le complexe argilo-humique, puis ils rejettent leurs fèces à la surface, appelées turricules. C’est la magie de la fertilisation du sol.

Un autre animal beaucoup plus petit, le collembole. Ce petit arthropode* se nourrit de bactéries et de champignons, dans les galeries formées par les vers de terre qu’il nettoie, il disperse les spores et régule ainsi la population de bactéries.
Ces exemples ne sont qu’un aperçu car la biodiversité qui peuple nos sols et vit dans les champs méritent à elles seules d’autres chroniques.

Conclusion

La fertilité du sol repose sur la richesse de sa biodiversité ; elle se façonne millimètre par millimètre, siècle après siècle. La terre ne se renouvelle pas à l’échelle humaine. Dans la zone légumière du Nord de la Bretagne, que l’on appelle historiquement la ceinture dorée, c’est le loess vieux de 10 000 ans, déposé par les vents à l’ère glaciaire, qui est à l’origine de ce que l’on appelle le terroir… Mémoire minérale dont le goût se retrouve dans nos légumes.

Alors oui, le sol est bien le placenta de l’humanité ; porté par le travail de nos agricultrices et agriculteurs afin qu’il demeure fertile pendant des millénaires aujourd’hui et pour les générations à venir.

*️du grec arthron = articulation + podos = pieds

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